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Pierre Mathy
Le 14 février 2018
Nourrir l’humanité certes, mais à quel prix ?

Nourrir l’humanité certes, mais à quel prix ?

Réflexion sur les heurs et malheurs de l’agriculture moderne et de son avenir.

Par Pierre Mathy, Ingénieur Agronome, AIGx (1973) Chef d’unité honoraire, Commission européenne, Direction générale RTD

Perspective historique

Explosion des avancées technologiques

Le modèle d’agriculture moderne est né de la conjonction de plusieurs facteurs parmi lesquels le développement fulgurant des technosciences dès la seconde moitié du 19eme siècle a joué un rôle déterminant.

Beaucoup d’exemples illustrent ce que d’aucuns pourraient assimiler à une mythologie selon laquelle, grâce aux développements technologiques, l’Homme est désormais en mesure de s’affranchir des contraintes naturelles (1) :

  • La découverte des lois de la génétique par Gregor Mendel (1822 - 1884) a permis la production d’un grand nombre de variétés agricoles et horticoles et de races d’élevage à hauts rendements,
  • Les progrès de la chimie, en conjonction avec la compréhension des mécanismes de nutrition minérale des plantes (Justus Von Liebig, 1803-1873), ont incité à délaisser, voire abandonner les pratiques séculaires de fertilisation des sols (amendements à partir des déjections animales, rotations, utilisations des légumineuses pour la fertilisation azotée). En particulier, la mise au point de la synthèse de l’ammoniac par le chimiste allemand Fritz Haber (1868-1934, prix Nobel de chimie 1918) a conduit à la fabrication des engrais azotés (procédé Haber-Bosch) industrialisé par la firme BASF.

On pense alors assez naïvement que le problème historique du maintien et/ou de l’amélioration de la fertilité des sols est définitivement réglé.

De même pense-t-on, plus tard au 20eme siècle que la mise au point des produits phytosanitaires permet de résoudre de manière radicale les problèmes de protection des végétaux contre les agresseurs biologiques.

L’agriculture est très vite devenue une cible privilégiée de la mécanisation qui se développe au cours de la révolution industrielle du 19eme siècle. En moins d’un siècle, des centaines de milliers de tracteurs et autres machines agricoles seront produits et utilisés dans les pays occidentaux industrialisés.

Contexte géostratégique et politiques agricoles

Un contexte géostratégique favorable à la modernisation de l’agriculture voit le jour dans la première partie du 20eme siècle, surtout en raison de l’émergence de l’Union Soviétique (Révolution russe, 1917) et de sa rapide montée en puissance.

La propension de la révolution communiste à se mondialiser rend nécessaire les réformes agraires et l’amélioration de la production agricole à destination des peuples souffrant de famines de manière récurrente, afin d’éviter que ceux-ci ne soient tentés de rallier la révolution.

C’est en grande partie par soucis de contrer l’influence de l’Union Soviétique que l’Amérique incitera les grandes fondations (Rockefeller, Ford) à soutenir d’importants programmes de Recherche et Développement agricoles et de la même manière, encouragera les réformes agraires telle que celle entamée dès le début du 20eme siècle au Mexique (2)

C’est aussi dans ce contexte que se développe la croyance selon laquelle la solution à la misère est d’ordre technologique.

Dès la fin de la seconde guerre mondiale, l’abondance du pétrole comme source d’énergie indispensable au fonctionnement de l’agriculture moderne, tributaire de la mécanisation, va donner l’impulsion définitive au modèle conventionnel largement dominant et dont l’influence est désormais mondialisée(3)

Comme chacun le sait, l’Europe en reconstruction bénéficiera des avantages de la politique internationale américaine au travers du Plan Marshall très favorable à la modernisation de l’agriculture.

L’Europe se dotera très rapidement d’une Politique Agricole Commune (PAC, 1962) prévue par le Traité de Rome (1957), sous l’impulsion du Vice-Président de la Commission européenne Sicco Mansholt et du ministre français de l’agriculture Edgard Pisani. La PAC sera à l’origine d’une transformation structurelle radicale de l’agriculture européenne.

Enfin la Révolution Verte (1960-1990) (4) amplifie considérablement la dynamique de modernisation de l’agriculture dans les pays industrialisés, en encourageant particulièrement l’utilisation de variétés sélectionnées à haut rendement, le recours intensif aux intrants (engrais et produits phytosanitaires), la mécanisation et l’irrigation. 

Conséquences des réformes de l’agriculture

Diverses conséquences des développements historiques décrits ci-dessus peuvent être rappelées.  Elles sont d’ordre agronomique, certes, mais aussi géopolitique, social, économique, et environnemental.

Sur le plan agronomique, c’est évidemment à l’explosion des productions tant végétales qu’animales auxquelles on a assisté. A titre d’exemples, le rendement en blé, qui ne dépassait guère les 15 quintaux au début des années cinquante, atteint et dépasse habituellement, selon la qualité des sols et les circonstances climatiques, les 100 quintaux à l’heure actuelle en France et en Belgique.

La production mondiale de viande était de 45 millions de tonnes en 1950 (Salim, 2015). Elle a augmenté à un rythme soutenu pour atteindre, en 2012, 302 millions de tonnes. Il en va de même pour les autres productions dans l’hémisphère nord (riz, maïs)

Sur la plan géopolitique, la mise à disposition d’une alimentation régulière et en quantité importante a certainement contribué à affaiblir les velléités d’expansion révolutionnaire de l’Union Soviétique, du moins en Europe occidentale, tout en augmentant considérablement la dépendance au pétrole et l’insertion de l’Europe dans le modèle d’économie capitaliste.

Certains auteurs ont ainsi fait valoir que l’Europe était devenue "un auxiliaire de l’ordre américain" (5), ce qui d’une certaine manière peut s’observer dans le fonctionnement du modèle agricole dominant puisque c’est le modèle productiviste américain qui a été importé en Europe.

Sur le plan économique et social, la forte diminution de la population agricole active est l’élément le plus souvent souligné. Cependant l’insertion de l’agriculture dans le système agro-industriel est une conséquence au moins aussi importante.

Cette insertion a hautement profité aux consommateurs, mais aussi aux acteurs industriels et commerciaux du système. En effet on ne peut s’empêcher, à la lumière des récents événements (crise du prix du lait, de celui de la viande porcine etc.) de constater que les acteurs ayant le plus bénéficié des réformes sont les secteurs de l’industrie agro-alimentaires et surtout ceux de la grande distribution, puisque entre le secteur de production et les consommateurs, ils ont pu développer des niches économiques très rentables en raison d’une demande croissante et de l’abondance d’une production de matière première agricoles  accessible à des prix relativement faibles(6)

De là à affirmer que l’agriculture est devenue une simple pourvoyeuse de matière première à l’industrie de transformation, dont la grande distribution et les consommateurs tirent le plus grand profit au détriment d’une classe agricole en déclin, il n’y a qu’un pas.

Enfin, il est presque inutile de relever les critiques formulées à l’égard du système agro-alimentaire (dont l’acteur « agriculture » fait le plus souvent les frais), en rapport avec les impacts environnementaux (contribution au changement climatique, pollution et surexploitation des ressources hydriques, destruction de la biodiversité…) et avec la recrudescence de certaines maladies (cancers, diabète, maladie cardio-vasculaires…)

Limites du modèle conventionnel et déterminants de l’agriculture de l’avenir

Sans qu’on puisse affirmer avec certitude que les limites du système agro-industriel conventionnel soient atteintes car il fait preuve d’une résilience certaine, on observe le développement de modèles alternatifs sensés répondre aux objections formulées envers le modèle conventionnel.

Cependant les déterminants de l’avenir de l’agriculture sont nombreux et il est difficile de prédire la manière dont leur combinaison et le poids relatif de chacun d’entre eux influenceront l’évolution du système.

1. L’impératif de justice sociale universelle

Le modèle d’agriculture conventionnelle s’est largement développé au détriment des modèles d’agriculture traditionnels qui ne bénéficient pas des mêmes conditions politiques et économiques que le modèle occidental (accords commerciaux, subventions, financement, règles de concurrence) et qui ont souvent à faire face à des conditions peu avantageuses par rapport au modèle occidental (agricultures en régions défavorisées, sur sol pauvres etc.). Les règles de concurrence sont de toute évidence faussées.

Des rééquilibrages sont nécessaires dans une optique de justice et d’équité. Cependant ces rééquilibrages sont sous la dépendance d’un sursaut éthique dont on ne voit pas l’horizon à l’heure actuelle.  

2. La crise environnementale

 L’élimination ou l’atténuation des impacts environnementaux indésirables passe nécessairement par :

  • une adaptation des pratiques agricoles à la capacité de la biosphère à produire des biens de consommation mais aussi et peut être surtout, à recycler les déchets de l’activité humaine dont les pratiques agricoles sont, comme d’autres, productrices (émissions de gaz à effet de serre, pollutions diverses) et,
  • une retenue dans la manière d’exploiter les ressources naturelles (sols, eaux, forêts, phosphates)   

3. Les modes de consommation alimentaire

Ceux-ci présentent à l’heure actuelle des tendances très contrastées.

Si on assiste incontestablement à des transitions alimentaires liées à de réels changements d’attitude en faveur des consommations alternatives (protéines végétales versus protéines animales, produits issus de l’agriculture biologique, productions locales consommées en circuits courts, etc.), ces tendances conservent une portée relativement limitée géographiquement et culturellement. Dans l’agrégat, au niveau mondial, une explosion de d’augmentation des productions conventionnelles (riz, blé, maïs, viande porcine, bovine et ovine, produits laitiers) est attendue. Le niveau de consommation de viande est fortement corrélé à l’augmentation des revenus des ménages. A ce titre, la consommation de viande et de produits laitiers en Chine, particulièrement devrait être en forte augmentation dans les décennies à venir, avec des répercussions en chaîne sur la production des intrants et notamment des intrants d’élevage (protéines de soja), et sur les ressources naturelles (sols, forêts).

4. Santé publique

La prise en compte par les pouvoirs publics des effets néfastes sur la santé de certains types d’aliments (contenant des résidus de pesticides, des antibiotiques, des perturbateurs endocriniens) pourrait avoir des répercussions sur les divers acteurs du système agro-alimentaire, y compris l’agriculture, et infléchir les modes de production d’autant que les externalités liées à ce type d’aliments risquent fort de faire peser d’un poids de plus en plus lourd sur des budgets de santé publique par ailleurs de plus en plus réduits.

5. Croissance démographique

Si elle n’est pas maîtrisée, la croissance démographique ne pourra en aucun cas, à l’examen de la capacité de la planète à produire et recycler les déchets, soutenir la généralisation du régime alimentaire occidental, mais poussera immanquablement les productions agricoles à la hausse sous la pression des industries agro-alimentaires.

6. Innovations technologiques

Les innovations technologiques resteront comme par le passé un puissant moteur d’évolution de l’agriculture si la vision techno-centrée actuelle du monde persiste. Les progrès dans le domaine des sciences écologiques appliquées pourraient favoriser des modes d’agriculture alternative telle que l’agriculture biologique. Ces progrès combinés aux avancées spectaculaires dans le domaine des biotechnologies, pourraient favoriser des formes plus « techniciennes » et moins idéologiques d’agroécologie (Intensification écologique) C’est l’équilibre entre ces deux pôles (biotechnologie et écologie) et leur combinaison qui semblent le plus prometteur et le plus probable.

Par ailleurs il est évident que la dynamique qui se développe en matière de robotisation, de numérisation et de recours aux intelligences artificielles se poursuivra.

Au vu du développement relatif des différentes alternatives au modèle conventionnel et les innovations dont celui-ci va bénéficier, il est probable qu’un équilibre entre les différentes formes d’agricultures devrait s’établir progressivement.

7. Les fonctions dévolues à l’agriculture

La manière de cultiver la terre peut évoluer en fonction des aspirations des sociétés et du poids relatif des modes d’agricultures hors sol traditionnelles telles que les différentes modalités d’agricultures urbaines.

Diverses fonctions autres que la production d’aliments pourraient être attribuées à l’agriculture : conservation de la biodiversité et des sols, entretien des paysages, fonctions et services écosystémiques (régulation du régime des eaux, cycles bio-géo-chimiques) ainsi que des fonctions liées aux aspirations non-matérielles de la société (relations nature-culture, bien être, biophylie) Ces aspects peuvent gagner en importance dans des sociétés éventuellement post-matérialistes et imprimer des évolutions nouvelles à la manière de concevoir et de gérer l’agriculture de l’avenir.

8. Résilience du modèle conventionnel

Enfin, il n’est pas exclu que la puissance et les avantages concurrentiels du modèle conventionnel à forte intensité capitaliste et la quasi absolue dépendance de « l’acteur agriculture » au sein du système agro-alimentaire, conduisent à une intégration totale de « l’acteur agriculture » au sein du système, intégration complète ou partielle (selon l’influence relative des autres facteurs d’évolution)

L’agriculture deviendrait ainsi en tout ou en partie, une composante technique, non indépendante du système agro-alimentaire, gérée par des techniciens directement rémunérés par les autres acteurs.

Notes

(1) Cette mythologie qui est d’ailleurs profondément inscrite dans la culture occidentale au moins depuis la Renaissance. Il faut se souvenir de l’invitation de René Descartes adressée à l’Homme de « se rendre maître et possesseur de la Nature »  

(2) D’importantes réformes seront soutenues notamment par Henry Agard Wallace vice-président des États-Unis sous le mandat présidentiel de Franklin Delano Roosevelt (1941–1945), par ailleurs très actifs dans les domaines de l’agro-alimentaire, de la production de semences sélectionnées etc.

(3) Le Pacte du Quincy a été scellé en février 1945 sur le croiseur USS Quincy  entre le roi Ibn Séoud, fondateur du royaume d’Arabie saoudite, s’engageant à fournir du pétrole bon marché à l’Occident et le président américain Franklin Roosevelt, de retour de la conférence de Yalta, s’engageant à défendre, militairement si nécessaire, la dynastie saoudienne.

(4) La paternité de la Révolution Verte est attribuée à Norman Ernest Borlaug (1914 - 2009). Prix Nobel de la Paix, 1970

(5)   Voir Perry Andersson, Le Nouveau Vieux Monde : Sur le destin d'un auxiliaire de l'ordre américain. Agone, 2011

(6) A cet égard il n’est pas anodin de constater que le développement de l’industrie de transformation alimentaire et surtout l’émergence du secteur de la grande distribution alimentaire (ainsi que la disparition concomitante des petites épiceries de proximité) correspond historiquement à la mise en place rapide des réformes structurelles agricoles. En assurant la régularité et l’abondance des productions, celles-ci ont favorisé l’approvisionnement en denrées alimentaires à prix relativement faibles de l’industrie de transformation. La fluidité des flux des denrées agricoles de base traitées par l’industrie dont les produits sont commercialisés par la grande distribution et l‘affaiblissement relatif du secteur agricole proprement dit (en terme de contribution au PIB par exemple, ou encore en terme d’emplois), par rapport aux autres acteurs du système, a largement favorisé la prééminence d’abord, la dominance ensuite, des secteurs industriels et commerciaux au sein du système agro-alimentaire.

En amont de l’agriculture, les fournisseurs de biens et de services ont aussi par voie de conséquence très fortement bénéficié des réformes (industries des intrants divers, produits phytosanitaires, engrais, machines…), tandis que les crédits à faibles taux d’intérêt accordés aux agriculteurs facilitaient le développement du modèle.

(7) A l’occasion de sa conférence « How to Feed the Word? The 9-Billions Question » (2012), sponsorisée par les transnationales de l’agrobusiness, la FAO a recommandé parmi toute une série de mesures, d’augmenter les productions agricoles en raison de la croissance démographique attendue. On peut se poser la question de savoir si cette recommandation est compatible avec la nécessité de respecter les équilibres écosystémiques, mais ce dernier point n’est sans doute pas la préoccupation principale des industries de l’agro-alimentaire.

 

 

 

 

 

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